Pour sauver notre modèle social, il faut taxer les robots

Alors que notre pays s’interroge sur le financement du système des retraites, il serait sans doute plus sage de porter la réflexion sur la refondation complète de notre fiscalité, avec pour objectif de sauver notre modèle social, tout en préservant une justice économique. À l’heure actuelle, le ­financement des ­retraites, de la protection sociale et de nos services publics repose sur les prélèvements obligatoires – parmi les plus élevés d’Europe –, lesquels dépendent du ­travail des salariés et de la productivité des entreprises.

Mais que se passera-t-il lorsque ces cotisants seront, pour un grand nombre d’entre eux, physiquement remplacés par des machines et des robots ? Car oui, un robot, ça ne prend pas de vacances ; mais un robot, ça ne cotise pas et ça ne consomme pas non plus!

La multiplication des robots, les algorithmes et l’intelligence artificielle vont impacter très fortement les emplois. Le mouvement de balancier du temps de travail se déplacera inexorablement en faveur des machines. En 2025, les machines occuperont 52% du temps de travail contre 29% ­aujourd’hui, avec la ­disparition totale de certains métiers. Selon l’Institut Sapiens, les emplois les plus menacés seront les manutentionnaires, les secrétaires de bureautique, les employés de banque, d’assurance, ou les caissiers.

Dans ce contexte, les objets inanimés ne doivent-ils pas contribuer au financement de notre système ­social et assurer ainsi le ­fonctionnement de notre conception de la solidarité, à laquelle nous sommes tous attachés? J’entends déjà les critiques : “­Comment peut-on être contre la modernisation de notre tissu industriel et contre le remplacement des tâches difficiles par des machines ?” Il ne s’agit plus d’être pour ou contre. Le progrès technologique est une chance pour notre pays et pour l’Europe.

Mais si l’on veut bien prendre la peine de se projeter vers demain avec objectivité et réalisme, on constatera sans difficulté que tout l’effort de contribution qui permet le financement de notre système social reposera de plus en plus sur les entreprises à forte intensité de main-d’œuvre et seules créatrices d’emplois. Les entreprises artisanales, que je connais bien, feraient partie de ces dernières unités capables d’offrir un emploi qualifié, de recruter, de ­former, de transmettre des savoir-faire, et en même temps de financer notre modèle social.

Beaucoup d’économistes ont produit des théories sur le sujet. Des ­décideurs politiques ont même pensé que l’instauration d’un revenu universel pourrait être la parade à cette évolution ­inéluctable. N’opposons pas les modèles, faisons-les converger sans a priori ni arrière-pensées politiques. Car si l’idée d’un revenu universel obtenu de façon systématique et sans effort ni travail est étrangère à l’esprit et aux valeurs de l’artisanat, et plus largement à la notion même d’entrepreneuriat, elle ne doit pas nous empêcher de nous interroger : et si le maintien et la survie de notre modèle social passaient par la taxation des machines et des robots?

Le débat mérite d’être posé de façon dépassionnée et pragmatique. Il s’agit d’une question de justice économique. Si je reprends l’exemple de l’entreprise artisanale, le capital humain en est le principal actif. Il est injuste qu’il soit soumis à la taxation et que son pendant numérique ou robotique en soit exonéré.

Je pourrais dire, par optimisme, que la robotisation fera venir dans l’artisanat un grand nombre de personnes à la recherche d’opportunités. Mais si au départ cet afflux dynamisait le secteur, il risque au final d’y créer de la tension. La taxation des robots permettrait ainsi de maintenir une certaine sécurité en matière de coût du travail face à une forme de ‘concurrence déloyale’, mais rétablirait aussi l’équilibre de notre ­système général de cotisation sociale.

Le débat doit être ouvert et élargi à tous les acteurs socio-économiques : taxer les robots, c’est réguler le marché du travail, limiter l’érosion des emplois humains et garantir du pouvoir d’achat pour une population active qui au ­demeurant est la première clientèle des entreprises artisanales.

Tribune de Bernard Stalter, président de CMA France, publiée dans le JDD le 25 mai 2019